Sur la Route de Jack Kerouac

Sur la Route

Le mercredi 24 novembre 2004 par Mc BERNICK

Avez-vous rencontré, au hasard de vos nombreuses et bénéfiques lectures, certains de ces livres si particuliers qui, bien que vous soyez viscéralement hostile à la philosophie défaitiste de la vie qu’ils paraissent véhiculer, n’en trouvent pas moins le moyen de vous sauter au cou comme s’ils vous connaissaient depuis toujours avant de s’installer douillettement, tendrement, tout au fond de votre esprit et de votre cœur ?

Eh ! bien, « Sur la Route », de Jean-Louis KEROUAC, descendant vraisemblable de nobliaux bretons nommés LEBRIS de KEROUAC’H, et mieux connu sous son nom de Jack KEROUAC, est de ceux-là.

Pourtant, il n’y a pratiquement pas d’intrigue dans ce roman. Rien que des noms, beaucoup de noms, de villes pour l’essentiel, des plus anonymes aux plus célèbres, qui s’échelonnent d’est en ouest parmi les paysages aussi vastes que contrastés des Etats-Unis. Et puis des routes si nombreuses, si folles que, à jamais, elles se confondront dans « la Route », celle qui, tel un trou noir inavoué, aspire, malaxe, rabote, rejette, digère ... le narrateur, Sal PARADISE - admirez l’ironie du clin d’oeil - et surtout son « Ange » qui ne se transformera en « clochard céleste » qu’à la fin du livre, Dean MORIARTY.

Dean pour la folie auto-destructrice ; MORIARTY pour toute la noirceur obcessionnelle. Ainsi placé sous ce double parrainage, l’anti-héros désespéré de « Sur la Route » tour à tour nous répugne, nous choque, nous séduit, nous force à rire pour ne pas grimacer mais finit tout de même par nous attendrir.

Fils d’un alcoolique devenu clochard et qui s’appelait aussi Dean MORIARTY, notre Dean à nous n’a pratiquement pas connu sa mère, morte alors qu’il n’avait que 4 ans. Son enfance, ce sont les « cuites » terribles d’un père auprès duquel il s’entête à vivre, côtoyant lui-même clochards et paumés jusqu’à l’âge de 11 ans, date de sa première arrestation - pour vol de voiture - et de sa première maison de correction. Derrière les murs bien clos, le petit rêve, encore et toujours de son père, et de la Route sur laquelle il chemine sans fin, de ville en ville, de bar en bar, passager clandestin dans les wagons des convois de marchandises. Et, plus sûrement que la maison de correction, le rêve et la Route vont se refermer sur lui.

Car il est impossible de considérer Dean MORIARTY Jr comme autrement qu’un déséquilibré, un asocial, plus lunaire que vraiment violent certes (encore que ...) mais irrémédiablement voué à errer dans les méandres du jeu social sans jamais y trouver ne serait-ce que le plus humble des strapontins.

L’alcool - fidèle à l’image paternelle, Dean boit évidemment comme une outre, à « s’en casser la tête » selon l’expression consacrée - la marijuana - pudiquement rebaptisée « thé » en cette après-guerre américaine - et vraisemblablement d’autres substances sur lesquelles KEROUAC fait volontairement l’impasse, surtout lors de la virée de ses deux protagonistes dans le monde du jazz, sont ses plus fidèles compagnons. Avec la Déchéance et la Vieillesse et puis la Mort, qu’il fuit jusqu’à en crever, au volant de toutes les voitures qui lui tombent sous la main, sur cette Route que, lorsqu’elle vient buter sur un océan, il reprend immédiatement en sens inverse.

Oh ! bien sûr, Dean aime aussi le sexe ! Mais, même si les femmes semblent vouloir presque toutes lui tomber dans les bras, elles ne sont pour lui qu’un autre moyen de conjurer le Destin. Vaillamment, il en épousera trois : Marylou, Camille et Inez et il aura même des enfants. Mais il est foncièrement incapable de « se poser », d’édifier quelque chose, bon gré, mal gré. Le faire, ne serait-ce pas trahir le Père, ce clochard dont il ne sait pas s’il est mort ou vivant et qu’il recherchera jusqu’au bout avec la même obstination dans toutes les rues les plus ignobles, les plus crasseuses et les plus déjantées ? ...

Fils d’un destin gâché, Dean gâche le sien avec constance. Trop souvent égoïste, parfois touchant, tantôt exaspérant comme un vilain garnement qui veut à toutes forces attirer l’attention sur lui, tantôt merveilleux de gentillesse et de tendresse, jamais cynique mais toujours désespéré, c’est un dément « au rire maniaque » comme le dit Sal et c’est aussi un pauvre gamin privé d’amour qui roule, qui roule sur la longue Route afin d’oublier le vide immense qui le cerne.

A la fin du roman, alors que tous ses compagnons de cavale et de boisson sont rentrés dans le rang, il s’éclipse discrètement et non sans élégance dans son vieux manteau mité, au coin de la Septième Avenue, à New-York. Et Laura, la compagne de Sal, devenu « écrivain écrivant » , éclate soudain en larmes et s’écrie : « Oh ! On n’aurait pas dû le laisser partir ainsi ! Qu’est-ce qu’on va faire ? ... »

Mais il n’y a rien à faire, sinon, peut-être, offrir un petit coin de notre mémoire et de notre tendresse livresque à Dean MORIARTY afin qu’il s’y sente enfin au chaud.

Avec l’oeuvre de William S. BURROUGHS et les poèmes de GINSBERG, les oeuvres de Jack KEROUAC annoncent l’ère des "beatniks" (de l’argot "beat" = écrasé, lessivé ...), des hippies et même des punks. Avec le recul, il est facile de retrouver la prescience de ces générations dans "Sur la Route", par exemple dans un passage où Dean évoque la possibilité de créer des communautés où tout le monde serait bon, gentil, non-violent, etc, etc ... Mais l’agressivité ostentatoire n’est pas par contre au rendez-vous et certains s’étonneront sans doute de la délicatesse avec laquelle l’auteur évoque non seulement l’utilisation des drogues dures (même si le personnage de Old Bull Lee, héroïnomane convaincu, dut en choquer plus d’un en 1957, à la sortie du livre) mais aussi et surtout l’homosexualité refoulée de Sal et de Dean.

Livre étrange mais fascinant, "Sur la Route" allie par ailleurs à des dialogues étonnamment plats de splendides images d’une poésie brute descendant en droite ligne des meilleures pages d’un Henry MILLER. Et ça, c’est une référence, non ? ...

Tout (ou presque) sur KEROUAC sur www.routard.com/mag_dossiers.asp ?id_dm=27


  • COMPLEXE, NAIF, SAIN, ET INSPIRE  2 décembre 2011, par antihuman
    Grand classique qu’on ne présente plus et surtout pas moi. Toutefois il faut bien noter que si du fait de cette aventure réaliste l’histoire est tellement représentative de la beat génération (loin d’être si éphèmere...], on a sans doute aujourd’hui plus de leçons qu’on pense à retirer de ce livre généreux, et surtout plus subtil qu’il n’y paraît au premier abord du moins pour le vulgum pecus de librairie. Poétique et tranchant.
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  • Sur la Route  18 septembre 2007, par Rastignac

    Bonjour,

    Je n’en suis qu’au début de "Sur la Route" ; je le lis avec un certain plaisir,mais cela reste du sous-Céline ,le Céline de "Mort à crédit" très précisément.

    Je suppose ,toutefois ,que je finirai par m’attacher à ce récit ,car ,subrepticement ,la poésie s’infiltre dans l’âme du lecteur avec la route qui se déroule au fil des pages ,avec ses rencontres et ses séparations déchirantes .

    Amitiés à tous ceux qui ont rêvé en lisant "Mort à crédit" et à tous ceux qui se sont laissés emporter par la poésie un peu fruste de "Sur la route"

    Rastignac


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